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Lundi 19 janvier 2026

Vœux 2026 : Carnot, un élan collectif

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Dans un contexte de transformation profonde de la recherche partenariale, nous revenons avec Alexandre BOUNOUH, président du Réseau des Carnot, sur les enjeux, défis et perspectives qui s’ouvrent pour le réseau.

2026 se présente comme une année charnière pour le dispositif Carnot. Comment abordez-vous cette phase de transition ?

L'année 2026 ne représente pas seulement une échéance calendaire pour le réseau des instituts Carnot ; elle marque un véritable tournant stratégique. Aborder cette phase de transition demande un équilibre délicat entre la reconnaissance des difficultés actuelles et la construction d'un futur durable.
Le dispositif Carnot a longtemps été le socle de la recherche partenariale en France, créant un pont indispensable entre l'excellence académique et l'innovation industrielle. Cependant, il est impératif de reconnaître avec lucidité que ce modèle est aujourd'hui "écorné". La réforme récente a bousculé les certitudes, modifié les règles et en ce sens fragilisé la lisibilité du dispositif Carnot. Ignorer cette réalité serait une erreur ; cette phase de transition commence par un constat honnête sur le risque d'érosion de certains acquis.
Oui nous traversons une zone de turbulences, mais celle-ci doit être vue comme une étape de reconstruction. Les obstacles — qu'ils soient budgétaires, administratifs ou organisationnels — ne sont pas des impasses, mais des signaux nous poussant à l'évolution. Cette transition est l'occasion de transformer les contraintes de la réforme en leviers de modernisation.
L'histoire du Carnot est loin d'être achevée. Nous ne sommes pas à la fin d'un cycle, mais à l'aube d'un nouveau chapitre. Si le cadre change, la mission fondamentale reste la même : stimuler l'économie par l'innovation technologique. En 2026, le dispositif doit se réinventer pour devenir plus agile, plus réactif et encore plus ancré dans les défis contemporains (transition écologique, souveraineté numérique).
Pour mener à bien cette transition, mon approche repose sur un triptyque de valeurs :
•    La Lucidité : Ne pas se voiler la face sur les faiblesses du système actuel
•    La Combativité : Défendre avec vigueur la valeur ajoutée de nos chercheurs et la pertinence de notre modèle de recherche contractuelle
•    L’Espoir : Croire en la capacité du réseau à rebondir et à rester le partenaire privilégié des TPE, PME et grands groupes

Le défi majeur de 2026 sera humain. Ma priorité est de remobiliser les équipes et les partenaires. Une réforme réussie ne se décrète pas d'en haut ; elle se vit sur le terrain. Il s'agit de redonner du sens à l'action quotidienne de nos collaborateurs et de réaffirmer à nos partenaires industriels que le Carnot reste un gage de qualité et de performance. Ensemble, nous devons définir ce "cap commun" qui fera de la recherche partenariale le moteur de la relance.

Concrètement, qu’est-ce que cette réforme change pour les Carnot ?

Concrètement, la réforme transforme la structure même du Carnot. Elle fait passer le dispositif d'un modèle de labellisation pluriannuelle stable à une logique de performance et de regroupement thématique plus exigeante.
C'est sans doute le changement le plus profond pour les instituts. Jusqu'ici, une fois le label obtenu, les Carnot bénéficiaient d'une visibilité sur plusieurs années. Désormais, le dispositif est validé chaque année. Cela introduit une forme de "pression continue qui va compliquer aussi la gestion des projets de recherche à long terme, qui s'accommodent mal d'une incertitude budgétaire ou administrative annuelle. 
L'architecture historique, basée sur des instituts géographiquement ou institutionnellement autonomes, laisse place, d’un côté à une logique de filières avec la mise en place de consortiums thématiques nationaux, de l’autre, à une logique territoriale avec des Carnot portés par des Pôles universitaires d’innovation (PUI).  
Je ne suis pas sûr que ce nouveau schéma permette de gagner en lisibilité pour les entreprises et cela demande pour le Réseau un effort de coordination considérable et modifie la gouvernance interne, en intégrant à la fois les problématiques à dimension locale et celle thématique au niveau national.
Il faut être honnête : ce cadre n'est sans doute pas celui que les acteurs de terrain auraient dessiné s'ils avaient eu carte blanche. Le dispositif actuel résulte de contraintes budgétaires et de volontés de rationalisation de l'État qui peuvent parfois sembler déconnectées de la réalité des laboratoires. Mais ce cadre, bien que perfectible, s'impose à tous. L'enjeu n'est plus de débattre de sa pertinence, mais d'apprendre à naviguer à l'intérieur pour en tirer le maximum de bénéfices. C'est une phase de transition où le pragmatisme doit l'emporter sur la nostalgie de l'ancien modèle.

Quels sont, selon vous, les points positifs mais aussi les risques de ce nouveau cadre ?

L'analyse de ce nouveau cadre révèle une dualité forte : il offre une opportunité de modernisation du paysage de l'innovation tout en imposant des contraintes budgétaires qui pourraient limiter son impact réel.
L'évolution du dispositif Carnot apporte des bénéfices pour l'écosystème français et notamment l'élargissement du réseau : En ouvrant le dispositif à davantage d'acteurs, la réforme brise certains silos. Elle permet à de nouvelles structures de rejoindre la dynamique Carnot, enrichissant ainsi l'offre technologique globale mise à disposition des entreprises. Cela va également s’accompagner par la mise en réseau d’un effet d’entraînement et de professionnalisation de ceux qui débutent dans la recherche partenariale avec un apprentissage qui a fait ses preuves dans le réseau sous l’égide de l’association AiCarnot.
De plus, le fait que la recherche partenariale soit au cœur de cette réforme confirme une prise de conscience : le lien public-privé n'est plus une option, mais le moteur indispensable de la souveraineté industrielle
À l'inverse, plusieurs zones d'ombre pourraient freiner cette dynamique si elles ne sont pas anticipées :
Le danger du "saupoudrage" financier : C'est le point de vigilance majeur. La réforme s'opère à moyens constants. En ouvrant le dispositif à plus d'acteurs avec une enveloppe budgétaire identique, le risque est de diluer les financements. Si chaque institut reçoit une part trop faible, sa capacité d'investissement et d'autofinancement (l'abondement) s'en trouvera mécaniquement réduite.
Cela peut conduire aussi à un manque d'incitation à l'innovation radicale : Avec une validation annuelle et des moyens répartis, le système peut devenir trop prudent. Pour innover, il faut pouvoir prendre des risques sur le long terme. Si le cadre devient trop rigide ou trop fragmenté, il risque de ne plus être assez puissant pour soutenir des sauts technologiques majeurs.
Le succès historique du Carnot reposait sur une politique concentrée et ambitieuse ("frapper fort sur des points précis"). En voulant couvrir trop de terrain avec les mêmes ressources, on prend le risque de perdre cette "masse critique" qui faisait la force du Carnot.

Comment le Réseau des Carnot se positionne-t-il face à ces changements ?

Face aux incertitudes de la réforme, le Réseau des Carnot ne choisit pas la posture de l'observateur passif. Au contraire, il se positionne comme un moteur de transition, avec la ferme intention de transformer ces nouvelles contraintes en un levier d'influence.
Malgré le cadre mouvant, la volonté du réseau reste intacte : continuer à s'investir pleinement. L'idée n'est pas de subir la réforme, mais de l'habiter. Le réseau réaffirme son rôle de pivot entre la science et l’industrie en maintenant un haut niveau d'exigence, prouvant ainsi que l'utilité socio-économique des Carnot est plus que jamais d'actualité.
L’intégration de nouveaux Carnot et l’élargissement massif peut être déstabilisant. Le rôle du réseau est donc de devenir un facilitateur de synergies ; aider chaque membre à identifier sa valeur ajoutée au sein des nouvelles configurations et transformer la compétition potentielle en une force collective avec une offre plus puissante pour les industriels.

Dans ce nouveau paysage, le risque est la dilution de l'identité. Le réseau se donne pour mission de défendre les valeurs fondamentales qui ont fait le succès du label :
•    Le professionnalisme de la relation contractuelle
•    La réactivité face aux besoins des entreprises
•    L’excellence scientifique appliquée
•    Le respect de la propriété intellectuelle et de la confidentialité

Pour assurer la pérennité du dispositif dans un système de validation annuelle, le réseau adopte une posture offensive : montrer l'impact concret (emplois créés, brevets déposés, CA généré par les entreprises partenaires). En prouvant que chaque euro investi dans le dispositif Carnot génère un retour sur investissement massif pour la souveraineté française, le réseau renforce sa position face aux décideurs.
Le dispositif ne vit que par l'engagement des chercheurs, ingénieurs et business developers. Le réseau s'attache à :
•    Mobiliser durablement les équipes de terrain en leur redonnant du sens et de la visibilité malgré la complexité administrative
•    Valoriser le métier de la recherche partenariale comme une voie d'excellence
•    Créer un sentiment d'appartenance à une communauté qui, bien que transformée, reste unie par un cap commun

Pour terminer, si vous aviez un vœu à formuler pour le Carnot en 2026, et même au-delà, ce serait lequel ?

Si je devais formuler un vœu pour 2026, il tiendrait en une vision : que le dispositif Carnot ne soit pas simplement un label qui survit à une réforme, mais qu'il s'affirme comme le cœur battant de la souveraineté technologique française.

Mon premier vœu est celui du réalisme financier. On ne peut pas demander au réseau de porter les défis de la décarbonation, de l'intelligence artificielle et de la réindustrialisation avec des ressources stagnantes. Que l'État et les partenaires reconnaissent que l'abondement Carnot est un investissement, pas un coût. Je souhaite des moyens à la hauteur des enjeux, permettant d'éviter le saupoudrage et de financer des projets de rupture capables de transformer nos industries.

Je souhaite que le réseau réussisse le pari de l'agrandissement sans y perdre son âme.
Que le Carnot de demain soit plus ouvert, accueillant de nouveaux talents et de nouvelles disciplines, mais qu'il reste intransigeant sur son exigence. L'excellence scientifique et le professionnalisme de la relation contractuelle doivent rester notre boussole, quelle que soit la taille du réseau.

Enfin, et c'est peut-être le plus important, mon vœu s'adresse aux femmes et aux hommes qui font vivre ce dispositif. Que nous restions une communauté de destin. Malgré les doutes que peuvent engendrer les transitions administratives, je souhaite que les équipes de terrain — chercheurs, ingénieurs, techniciens, chargés d'affaires — continuent à y croire et à se battre ensemble. La véritable force du Carnot n'est pas dans ses textes réglementaires, mais dans cette passion collective pour l'innovation utile.

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